Cultures d’Industrie sur Sols Vivants : un démonstrateur agroécologique dans les Hauts-de-France

Les cultures industrielles occupent une place centrale dans les systèmes agricoles du nord de la France, mais restent souvent perçues comme difficiles à faire évoluer vers des pratiques agroécologiques. Entre contraintes techniques, exigences industrielles et équilibres économiques à préserver, la question est simple : peut-on réellement engager ces filières dans une dynamique de sols vivants, sans fragiliser les exploitations ni les débouchés ? Le projet CISV apporte des éléments de réponse concrets, en s’appuyant sur l’expérimentation à l’échelle des fermes, des filières et des territoires, et en analysant à la fois les impacts agronomiques, économiques et environnementaux de cette transition.

Échange collectif entre agriculteurs et partenaires autour de pratiques agroécologiques en cultures industrielles

Sols vivants et cultures industrielles : ce qu’il faut retenir

Face aux enjeux agronomiques, économiques et environnementaux des cultures industrielles, le projet CISV a servi de démonstrateur agroécologique à l’échelle des Hauts-de-France, en s’appuyant sur des situations réelles de terrain.

  • Une approche filière et collective, mobilisant agriculteurs, coopératives, industriels et acteurs techniques pour sécuriser les débouchés et accompagner les changements de pratiques.

  • Des itinéraires agroécologiques testés à l’échelle des systèmes, intégrant sols vivants, couverts végétaux, diversification des rotations et réduction des intrants.

  • Une analyse économique approfondie, montrant que la transition génère des surcoûts qui nécessitent une articulation entre valorisation filière et financements publics.

  • Des résultats environnementaux mesurés, avec des gains en stockage de carbone, couverture des sols, biodiversité et réduction des intrants phytosanitaires.

L’enjeu central : créer les conditions économiques et collectives permettant aux cultures industrielles de s’engager durablement dans la transition agroécologique, au-delà de la seule expérimentation.

De janvier 2020 à décembre 2023, le projet « Cultures d’Industrie sur Sols Vivants » (CISV), coordonné par « Pour une Agriculture du Vivant » (PADV), est un démonstrateur de la transition agroécologique. Il vise notamment l’expérimentation d’itinéraires agroécologiques réalistes et rentables pour des cultures industrielles comme la pomme de terre ou la betterave sucrière, historiquement peu engagées dans les démarches de sols vivants. L’ambition du projet : concilier performances économiques, exigences industrielles et régénération des sols, en partant des réalités concrètes des agriculteurs. 

Une approche filière, collective et territoriale en Hauts-de-France

Le projet CISV repose sur une approche filière complète avec 23 partenaires réunissant agriculteurs, coopératives, transformateurs, instituts techniques et acteurs publics. Parmi les partenaires figurent notamment Cristal UnionDanoneBonduelleCoopérative U ou encore la Chambre régionale d’agriculture des Hauts-de-France, Arvalis, l’Institut technique de la betterave, l’association « Sol, Agronomie et Innovation ». 

75 exploitations agricoles ont pris part au programme CISVréparties sur 5 grandes zones agro-pédo-climatiques : 

  • Oise / Aisne / Ardennes 
  • Nord / Pas-de-Calais / Somme 
  • Normandie 
  • Marne / Aube  
  • Beauce


Chaque groupe régional a bénéficié d’un accompagnement technique personnalisé et de temps collectifs pour échanger sur les pratiques des agriculteurs. Cette dynamique de groupe a été jugée décisive par les agriculteurs pour oser tester de nouvelles pratiques agroécologiques. 

L’intérêt de cette approche réside dans l’engagement de tous les maillons de la chaîne de valeur, de la production à la distribution, dans une démarche cohérente. Cela favorise une meilleure anticipation des besoins industriels, une sécurisation des débouchés pour les agriculteurs et une reconnaissance économique des efforts réalisés. Cette logique intégrée est innovante car elle dépasse la simple expérimentation en silos pour proposer un modèle reproductible à l’échelle de territoires entiers.

Culture de pommes de terre engagée dans une démarche agroécologique sur sols vivants

Des enseignements essentiels pour la transition agroécologique

La création de filières agroécologiques pour les cultures industrielles

Le projet CISV a permis la contractualisation de 59 contrats au sein de 6 filières agroécologiques de valorisation, notamment autour des cultures industrielles comme les pommes de terre fraîches ou les betteraves sucrières. Ces filières visent à sécuriser la transition agroécologique des agriculteurs en leur offrant des débouchés pour leurs produits issus de pratiques sur sols vivants. Elles ont été contractualisées avec des industriels engagés, prêts à payer un surcoût de 5 à 10% sur les matières premières à condition de garanties sur la qualité et la régularité dans le temps.  

La collaboration entre les différents acteurs de la chaîne de valeur, des producteurs aux distributeurs, est essentielle pour assurer la pérennité de ces filières. Le projet a renforcé le rôle des coopératives et collectifs de producteurs, appelés à devenir les pivots d’une montée en gamme environnementale. 

Le travail de terrain de caractérisation des changements de pratiques et de mesure des coûts associés a mis en évidence deux enseignements majeurs : 

  • D’une part, la mise en place de pratiques agroécologiques s’opère à l’échelle de la rotation et non d’une seule culture : ainsi, le coût de la transition peut être réparti sur l’ensemble du système, et ne peut être absorbé par la seule valorisation d’une culture.

  • D’autre part, cette transition dans les systèmes céréales-cultures industrielles du nord de la France engendre un surcoût qui ne peut être supporté par les filières seules, renforçant le besoin d’une complémentarité entre financements publics et privés. 

Une modélisation économique des pratiques régénératives

L’un des grands apports du projet est d’avoir permis une modélisation technico-économique de la transition vers des pratiques agricoles régénératives. Les agriculteurs participants ont travaillé sur la réduction du travail du sol, l’implantation systématique de couverts végétaux, l’introduction de légumineuses dans les rotations et la diminution des intrants (N.P.K, phytosanitaires). 

Les partenaires de CISV ont développé des outils pour évaluer les coûts associés au changement de pratiques, en prenant en compte les variations de prix, les types de contractualisation et les investissements nécessaires. Cette approche permet de sécuriser la transition pour les agriculteurs en leur offrant une visibilité sur les implications économiques de leurs choix. 

Des gains environnementaux reconnus

Le projet CISV intègre également des études sur les trajectoires phytosanitaires et les émissions de carbone. Des stratégies de réduction de l’utilisation des intrants chimiques ont été mises en place, favorisant l’adoption de méthodes alternatives telles que l’intégration de légumineuses et l’utilisation de couverts végétaux. 

Les premiers chiffres enregistrés montrent des gains environnementaux :  

  • +1,5T/CO2/ha en moyenne stockée pour les fermes avancées du projet. 
  • Entre +13% et +23% de sols couverts sur les fermes du projet. 
  • Jusqu’à -45% de réduction des fongicides et insecticides dans les itinéraires techniques. 
  • Jusqu’au double d’espèces cultivées, garantes d’une augmentation directe de la biodiversité.

     

La reconnaissance des services écosystémiques rendus par les agriculteurs (stockage de carbone, maintien de la biodiversité, protection de la ressource en eau) implique leur rémunération au titre de l’intérêt général. Cela souligne la nécessité d’un double financement de la transition agroécologique : d’une part par les acteurs privés via les filières, d’autre part par les acteurs publics via des politiques d’incitation comme les paiements pour services environnementaux (PSE). 

Une valorisation économique des pratiques agroécologiques

Crédits carbone, une source de financement de la transition

Des diagnostics carbone ont été réalisés sur une trentaine d’exploitations permettant d’évaluer l’impact des pratiques agroécologiques sur les émissions de gaz à effet de serre. Les simulations montrent que la vente de crédits carbone générés par les pratiques vertueuses permet de couvrir moins de 10 % du coût de la transition. Autrement dit, seul un modèle économique repensé intégrant la valorisation commerciale des produits et les PSE pourra assurer une rentabilité.

Indice de Régénération et Planet Score : deux outils complémentaires

Pour mesurer l’avancement des exploitations dans leur transition agroécologique, le projet CISV a utilisé l’Indice de Régénération (IR). Développé par Pour une Agriculture du Vivant (PADV), l’IR est une véritable boussole agronomique qui permet aux agriculteurs de suivre l’évolution de leurs pratiques selon 3 axes : le sol, la plante et le paysage. Au cours du projet, les agriculteurs ont vu leur score IR augmenter en moyenne de 6 points en trois ans, ce qui est significatif pour systèmes comprenant des cultures industrielles réputées exigeantes et intensives. 

En complément, le Planet Score a été utilisé pour fournir une information environnementale transparente aux consommateurs. Ce système d’étiquetage prend en compte l’impact environnemental des produits alimentaires, incluant les émissions de gaz à effet de serre, l’utilisation des pesticides et la biodiversité. 

Les données recueillies dans le cadre du projet montrent que l’augmentation de l’Indice de Régénération est directement corrélée à une amélioration du Planet Score. Cela permet aux industriels de « justifier » auprès des consommateurs des produits mieux notés sur le plan environnemental, en s’appuyant sur des indicateurs transparents et reconnus. Cette synergie entre IR et Planet Score constitue un levier stratégique de différenciation et de valorisation des filières agroécologiques. 

Une étude sur la qualité des pommes de terre

Une étude préliminaire a été réalisée pour évaluer l’impact des pratiques agroécologiques sur la qualité organoleptique et nutritionnelle des pommes de terre cultivées dans le cadre du projet CISV. L’analyse menée sur une dizaine d’exploitations a mis en évidence une neutralité de l’évolution de la qualité des pommes de terre issues de systèmes agroécologiques :

  • Pas de baisse de rendement significative, là où une crainte des industriels persiste en particulier dans cette filière ;  
  • Faible impact sur la présentation de la pomme de terre, la qualité de sa peau, hormis concernant la dartrose ; 
  • Peu d’impact sur les qualités nutritionnelles excepté une légère augmentation du taux de protéines.

Ces tendances posent des premières pistes de l’impact des pratiques sur la qualité des produits agroécologiques. L’objectif de cette analyse est d‘ouvrir la voie à d’autres études plus approfondies qui permettraient de confirmer les tendances observées et ainsi de construire un argumentaire valorisable auprès des industriels. 

Betteraves sucrières cultivées en sols vivants dans le cadre d’itinéraires agroécologiques

Un PSE Régénératif inédit en Hauts-de-France pour prolonger la dynamique initiée par CISV

En continuité directe avec les enseignements du projet CISV, « Pour une Agriculture du Vivant » a co-construit avec l’Agence de l’Eau Artois-Picardie le premier Paiement pour Services Environnementaux (PSE) Régénératif. 

Lancé en 2024, ce dispositif vise à rémunérer les agriculteurs pour les services écosystémiques rendus par leurs pratiques agricoles régénératives, protection de la ressource en eau, séquestration de carbone, résilience des sols. 

Ce PSE, inédit par son ampleur et son architecture, repose sur un cofinancement public-privé : les primes versées aux agriculteurs sont réparties à parts égales entre l’Agence de l’Eau et les entreprises agroalimentaires engagées. 

L’objectif est d’embarquer 100 fermes autour de cinq masses d’eau prioritaires situées dans la Somme, l’Aisne et le Pas-de-Calais. Le dispositif se distingue par sa simplicité administrative, sa complémentarité avec les primes filières, et son ancrage avec l’Indice de Régénération comme outil de pilotage. Il marque une nouvelle étape dans la massification de la transition agroécologique pour le territoire, en se positionnant comme une alternative aux MAEC et comme un laboratoire d’expérimentation pour les futures politiques agricoles. 

Un projet accélérateur de la transition agroécologique dans les cultures industrielles

Le projet « Cultures d’Industrie sur Sols Vivants » constitue un démonstrateur exemplaire de la transition agroécologique dans les Hauts-de-France. En combinant : 

  • Innovation technique ; 
  • Modélisation économique ; 
  • Structuration de filières ; 
  • Et outils de mesure ;

Il offre une approche intégrée pour transformer les pratiques agricoles des cultures industrielles. Les résultats obtenus témoignent du potentiel de l’agroécologie pour répondre aux enjeux environnementaux, économiques et sociaux des cultures industrielles comme la pomme de terre ou la betterave. 

Pour aller plus loin, les résultats du projet CISV soulignent la nécessité de rémunérer les agriculteurs pour les services écosystémiques qu’ils rendent à la société.  

Cette reconnaissance suppose une mutualisation des financements entre acteurs publics et privés. C’est dans cette continuité que Pour une Agriculture du Vivant a initié le premier PSE régénératif en Hauts-de-France permettant de pérenniser les démarches engagées dans CISV et d’en élargir la portée à d’autres exploitations agricoles. 

FAQ – Démonstration de la Cultures d’Industrie sur Sols Vivants (CISV)

Le projet CISV ne se limite pas à tester des pratiques isolées. Il analyse, en conditions réelles, la faisabilité agronomique, économique et organisationnelle des sols vivants dans les cultures industrielles, en intégrant l’ensemble de la chaîne de valeur, de la ferme aux débouchés industriels. 

Les travaux menés dans le cadre de CISV montrent que des pratiques agroécologiques peuvent être mises en œuvre dans les systèmes à base de pommes de terre ou de betteraves, à condition de raisonner à l’échelle de la rotation et d’adapter les itinéraires techniques aux contextes locaux. 

La transition génère des surcoûts liés aux changements de pratiques et aux investissements nécessaires. Le projet met en évidence que ces coûts ne peuvent être absorbés par une seule culture et nécessitent une combinaison de valorisation filière et de soutiens publics ou territoriaux. 

Les premiers résultats montrent une amélioration de la couverture des sols, une augmentation du stockage de carbone, une diversification des cultures et une réduction significative de l’usage de certains intrants, sans dégradation majeure des rendements ou de la qualité des productions. 

Les enseignements de CISV soulignent que la reconnaissance économique des services écosystémiques est indispensable pour pérenniser la transition. Les PSE permettent de compléter les revenus issus des filières et de sécuriser l’engagement des agriculteurs dans des trajectoires agroécologiques durables. 

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