Agriculture régénérative et autonomie alimentaire en élevage : l’exemple de Franck Baechler

A Dhuizon (Loir-et-Cher), Franck Baechler incarne une nouvelle génération d’agriculteurs pour qui l’élevage n’est pas une fin en soi, mais un levier agronomique. Ancien conseiller en grandes cultures à la Chambre d’agriculture, il a changé de cap pour mettre en œuvre ses convictions agronomiques.

Troupeau de bovins au pâturage dans un système d’élevage autonome basé sur l’herbe

Agriculture régénérative et autonomie alimentaire en élevage : ce qu’il faut retenir

  • L’autonomie alimentaire en élevage repose d’abord sur le sol et la biomasse, en valorisant au maximum la photosynthèse via des prairies, couverts et cultures fourragères intégrés au système.

  • Le pâturage tournant dynamique est un levier central, permettant de nourrir les animaux, de fertiliser les sols et de maintenir une couverture végétale permanente, sans bâtiments ni équipements lourds.

  • L’élevage devient un outil agronomique, au service de la régénération des sols : chaque culture nourrit les animaux, chaque déjection nourrit le sol, dans une logique de bouclage des cycles.

  • La maîtrise des charges est indissociable de l’autonomie alimentaire, grâce à l’absence de bâtiments, à la mutualisation du matériel et à la réduction des achats d’aliments et d’intrants.

  • Les circuits courts renforcent la viabilité économique du système, en valorisant le travail de l’éleveur, en recréant du lien avec les consommateurs et en sécurisant les revenus.

Installé depuis 2018 en Sologne, sur une ferme de 70 hectares sur des sols sablo-limoneux à faible potentiel, Franck Baechler a développé un système agricole où l’élevage, la régénération des sols et l’autonomie sont intimement liés. Sa ligne directrice ? Régénérer les sols en y réintroduisant l’élevage dans une approche holistique, autonome et sobre. 

De conseiller à agriculteur : un changement de cap mûrement réfléchi

Après quinze années passées à accompagner des agriculteurs céréaliers, Franck Baechler a ressenti le besoin de mettre en œuvre ses convictions. « Je suis d’abord un éleveur de sols », aime-t-il à dire. Le slogan en dit long sur sa démarche : chez lui, l’animal est d’abord un catalyseur de fertilité. C’est en observant les limites des systèmes agricoles sans élevage qu’il a conçu son propre projet, articulé autour des principes de l’agriculture de conservation et de l’agriculture régénérative. 

Le contexte pédoclimatique est pourtant loin d’être simple : des sols pauvres (0,5 à 1,5% de matière organique au départ), acides (pH 5,5 à 6), sablo-limoneux en surface, avec des contraintes hydriques fortes. Pour y faire face, Franck Baechler a misé sur une stratégie systémique : couverture permanente des sols, semis direct, diversification des cultures, intégration complète des animaux, entraide entre agriculteurs, circuits courts… Un puzzle dans lequel chaque pièce trouve sa place.

Un système d’élevage fondé sur le pâturage tournant dynamique

Son troupeau compte aujourd’hui une vingtaine de bovins de race Angus, rustiques et très maternels, ainsi qu’une centaine de brebis Solognotes, une race locale qu’il contribue à sauvegarder. Il élève également deux bandes annuelles de poulets de chair, en poulaillers mobiles. Tous ses animaux vivent dehors 365 jours par an.

Aucun bâtiment d’élevage : « Nous voilà devant les vaches, la stabulation, l’épandeur et l’ensileuse », plaisante-t-il en montrant son troupeau en pâture. Le cœur de son système repose sur le pâturage tournant dynamique : les animaux sont déplacés régulièrement sur des micro-parcelles modulables. Ce pâturage adaptatif permet de consommer une biomasse fraîche, de laisser au sol une couverture végétale résiduelle, et d’assurer une répartition optimale des déjections. La densité d’élevage est faible (0,4 UGB/ha), mais l’intensité d’observation et de pilotage est élevée. 

La rotation culturale est pensée dans une logique intégrée. Franck Baechler enchaîne des méteils, des couverts de printemps type « biomax » (tournesol, radis, pois…), du sorgho fourrager, du maïs grain ou pâturé, avec l’objectif de produire à la fois de la biomasse pour les animaux, et de l’énergie pour le sol. « Chaque culture est pensée aussi pour les animaux. Et chaque déjection est un apport pour le sol. » Dans ce système, même un échec agronomique devient une opportunité : un maïs stressé par la chaleur ? Il est pâturé. Un couvert décevant ? Il nourrit les brebis.

Une ferme régénérative rentable grâce à l’autonomie alimentaire et aux circuits courts

Sans bâtiment, avec peu de matériel (mutualisé entre voisins), Franck Baechler a construit un système à très faibles charges. L’alimentation est produite sur place, en grande majorité via la photosynthèse. « Le plus performant des systèmes d’élevage, c’est celui où les besoins des animaux sont couverts à 100% par la biomasse disponible », affirme-t-il. 

Côté commercialisation, tout passe par le circuit court : vente directe à des restaurateurs, boucheries, particuliers. Une partie des viandes (bœuf et agneau) est transformée en plats cuisinés et bocaux. Franck Baechler assure lui-même la logistique : « Je livre moi-même mes colis. Ce contact est essentiel : il me permet d’expliquer ma démarche et d’entretenir la relation de confiance. » Les bœufs sont vendus entre 28 et 32 mois, à un poids de 380 à 450 kg carcasse, pour un prix de 7,8 €/kg. Cette bonne valorisation, alliée à des charges maîtrisées, garantit la rentabilité du système.

Bovins rustiques valorisant la prairie dans une démarche d’autonomie alimentaire en élevage

Une ferme démonstratrice d’agriculture régénérative et d’agroforesterie en Sologne

Au-delà de sa propre exploitation, Franck Baechler joue un rôle moteur dans la dynamique locale. Il fait partie d’une communauté d’intérêt avec ses voisins : outils partagés, entraide, échange de parcelles pour le pâturage… En 2023, il a planté 230 arbres (haies fourragères, saules, tilleuls…) avec des lycéens et l’association « Des Enfants et des Arbres », dans le cadre d’un projet d’agroforesterie. Objectifs : ombrage, biodiversité, alimentation animale, mais aussi transmission intergénérationnelle. 

Franck Baechler poursuit également une activité de conseil et de formation en agriculture régénérative. Il intervient pour des groupes d’agriculteurs (Civam, chambre d’agriculture, Cuma) et accompagne des agriculteurs dans leur transition. « Je suis parti d’une feuille blanche. Aujourd’hui, je veux que ce projet serve à d’autres. Que cette ferme devienne un écosystème ouvert, résilient, avec pourquoi pas demain un maraîcher, un atelier de poules pondeuses… » 

Mettre le sol et le vivant au cœur d’un projet d’élevage régénératif rentable et durable

Le parcours de Franck Baechler montre qu’il est possible de combiner exigence agronomique, sobriété économique et cohérence écologique. Son système repose sur des bases techniques solides : semis direct, pâturage tournant dynamique, cultures diversifiées, autonomie alimentaire. Mais il va au-delà de la technique : en plaçant le sol et le vivant au cœur de sa réflexion, l’éleveur propose une voie possible pour une agriculture du futur, territoriale, sobre, régénérative. 

À l’heure où de nombreux agriculteurs cherchent à retrouver de la fertilité, à limiter leurs charges ou à diversifier leurs revenus, l’exemple de Franck Baechler mérite d’être étudié. Non pas comme un modèle à reproduire tel quel, mais comme une source d’inspiration. Car, comme il aime le rappeler : « Quand un client mange une côte de bœuf Angus de Sologne, il consomme bien plus qu’un produit : il participe à la régénération d’un territoire. »

FAQ – Autonomie alimentaire en élevage

L’autonomie alimentaire consiste à couvrir l’essentiel, voire la totalité, des besoins des animaux à partir de la biomasse produite sur la ferme : prairies, couverts, cultures fourragères ou pâturage. Elle permet de réduire les achats d’aliments, de mieux maîtriser les charges et de renforcer la cohérence agronomique du système.

Oui, à condition d’être adapté au contexte de chaque ferme. Le pâturage tournant dynamique repose sur l’observation, le fractionnement des parcelles et l’ajustement des temps de pâturage. Il peut être mis en œuvre progressivement, quels que soient la taille du troupeau ou le type de sol.

Les animaux jouent un rôle clé en valorisant la biomasse produite par les cultures et les couverts, puis en restituant au sol de la matière organique via les déjections. Associé à des pratiques comme le semis direct et la couverture permanente des sols, l’élevage permet de relancer l’activité biologique et la fertilité.

Oui. En limitant les investissements lourds, en mutualisant le matériel et en s’appuyant sur le pâturage et l’autonomie alimentaire, les charges peuvent être fortement réduites. La rentabilité repose alors sur la maîtrise des coûts et la valorisation des produits, notamment en circuit court.

Ils ne sont pas obligatoires, mais constituent un levier fort. Les circuits courts permettent de mieux valoriser les produits, de sécuriser les revenus et de créer un lien direct avec les consommateurs. Ils renforcent la cohérence économique des systèmes d’élevage autonomes.

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