Gaël Dupont, viticulteur pionnier en agroécologie : ses expériences au service des jeunes agriculteurs

Mot clé : Agroécologie

Agriculteur et viticulteur dans le sud-ouest de la Marne, Gaël Dupont a engagé son exploitation dans une trajectoire agroécologique progressive, fondée sur l’observation des sols, l’expérimentation de terrain et la recherche de l’équilibre économique. 

Ces choix l’ont naturellement conduit à s’impliquer dans des dynamiques collectives, notamment au sein de la Bourse de Recherche-Action à la ferme (BRF) et du Réseau National des Fermes Pionnières (RNFP). À travers cette interview, il nous explique comment l’agroécologie peut devenir un système opérationnel, transmissible et porteur de perspectives pour les jeunes générations. 

Gaël Dupont, viticulteur engagé en agroécologie dans la Marne, pionnier impliqué dans la transmission aux jeunes agriculteurs via la BRF

D’un système classique à une évolution progressive

Un agriculteur–viticulteur ancré dans son territoire

« Aujourd’hui, mon exploitation compte environ 150 hectares en grandes cultures et 6 hectares en viticulture nous explique Gaël Dupont. Je me suis installé en 2006, d’abord en grandes cultures, sur une ferme de 90 hectares avec un système très classique : céréales, betteraves, luzerne. Je suis issu d’un BTS en technologies végétales avec une forte base technique agricole, c’est donc par les champs que j’ai commencé. Les vignes appartenaient à nos parents, nous les avons reprises plus tard avec ma femme. » 

Les premiers déclics : sols, pratiques et observation du terrain

« Très rapidement après mon installation, j’ai commencé à remettre en question le labour. Avec mon père, on avait observé que certaines parcelles, labourées depuis longtemps, devenaient paradoxalement plus faciles à travailler. 

On a arrêté le labour sur certaines parcelles, puis progressivement étendu cette pratique. On a aussi commencé à introduire des couverts végétaux de plus en plus diversifiés, puis des colzas associés il y a presque vingt ans. Mais le vrai déclic est arrivé il y a une dizaine d’années, lors de voyages techniques, notamment en Suisse, où on a pris conscience des enjeux d’érosion et des bénéfices du semis direct. 

À ce moment-là, on a revendu tout le matériel de travail du sol pour investir dans du semis direct. Là, il n’y avait plus de retour en arrière possible. »

Appliquer en viticulture ce qui fonctionne déjà en grandes cultures

« À la base, je suis plutôt céréalier de formation, mais j’ai commencé la viticulture via de la prestation, dans un système très conventionnel, très sécurisé, avec beaucoup de traitements. En parallèle, en grandes cultures, on avait déjà engagé une forte réduction des intrants et on voyait que ça fonctionnait. 

Je me suis alors demandé pourquoi, dans une culture à forte valeur ajoutée comme la vigne, notamment en Champagne, on ne faisait pas la même chose. On a commencé par arrêter les herbicides, tester des couverts dans les vignes, puis intégrer des groupes d’expérimentation. Le vrai tournant a eu lieu en 2019, quand avec ma femme, nous avons repris les exploitations viticoles de nos parents. On était enfin décisionnaires. 

En 2020, nous sommes passés en bio. Et très vite, il est devenu évident que pour valoriser ces pratiques, il fallait aussi vinifier et commercialiser nos propres vins. C’est plus cohérent de dire au client : voilà ce que je fais dans mes vignes, et voilà ce qu’il y a dans la bouteille. »

Semis direct en agriculture régénératrice : tracteur équipé pour réduire le travail du sol dans un système agroécologique

Passer des principes à un système agroécologique opérationnel

Sols dégradés, charges élevées : les enjeux de départ

« La première problématique, c’était le sol : pourquoi travailler de plus en plus pour des résultats de moins en moins bons ? 

On avait des sols sensibles, avec de la battance, de l’érosion, une perte de matière organique. Il y avait aussi un enjeu économique : réduire les charges, notamment en intrants et en mécanisation. Enfin, il y avait une anticipation réglementaire : on se situait sur des bassins de captage d’eau prioritaires, avec des enjeux forts sur l’azote et les phytos. 

Le temps agricole est long. Quand on change quelque chose aujourd’hui, on en voit les effets dix ans plus tard. Il fallait anticiper. »

Réduction du travail du sol et diversification végétale

« On a progressivement supprimé le labour, puis réduit très fortement le travail du sol. 
Aujourd’hui, quand on retravaille, c’est à moins de 3 ou 4 cm, uniquement si cela permet d’éviter des herbicides. On a généralisé les couverts végétaux multi-espèces, les cultures associées, les mélanges variétaux. 

Cela fait sept ans que je n’utilise plus ni fongicides ni insecticides en grandes cultures. Les traitements de semences ont été supprimés et remplacés par des solutions de biocontrôle ou des produits naturels. On a aussi replanté des haies, remis des arbres, cherché à ramener de la diversité végétale et biologique partout. 

L’agroécologie, ce n’est pas une pratique isolée : c’est une association de pratiques qui, mises ensemble, font fonctionner le système. »

L’apprentissage par le terrain et les échanges entre pairs

« Les rencontres ont été essentielles. J’ai aussi beaucoup appris au contact d’autres agriculteurs, un peu partout en France. J’ai pris des idées en grandes cultures, en viticulture, en arboriculture, puis j’ai adapté ces techniques chez moi. L’agroécologie, je l’ai construite comme ça : en m’inspirant des essais et retours d’expériences des autres, en tentant des essais, en développant des pratiques, pas en reproduisant une recette toute faite. 

Le fait d’être indépendant très tôt a aussi joué. Mon père m’a laissé la partie agricole, j’étais donc libre dans mes décisions et pour mettre en place de nouvelles pratiques.  C’est cette liberté qui m’a permis de ne plus comparer mes rendements ou mes pratiques avec ceux du voisin, avec en bénéfice le fait d’oser davantage, de tester et d’accepter le droit à l’erreur. 

Il y a aussi des facteurs plus personnels. Le soutien familial a énormément compté. Et je pense que le moment où on a des enfants change quelque chose. On ne se le dit pas forcément consciemment, mais ça fait évoluer le regard sur le long terme, sur ce qu’on laisse derrière soi et, je l’espère, pour eux. »

Du semis direct à une approche systémique

« Le passage en semis direct a été une étape clé, mais il n’aurait jamais fonctionné seul. Ce qui a fait la différence, c’est l’approche sur tout le système, en prenant en compte la rotation globale : gérer la fertilisation autrement, introduire plus de légumineuses, repenser la protection des cultures, accepter de baisser les rendements pour améliorer la marge.  

Si on ne change qu’un bout du système et qu’on s’arrête au milieu du chemin, la transition ne se fait pas vraiment. Il faut changer tout le système. 

C’est la combinaison de ces pratiques qui produit des effets mesurables. En couvrant les sols, on augmente la matière organique, la structure s’améliore, la battance et l’érosion diminuent. La pression des adventices et des maladies devient plus maîtrisable et les besoins en intrants baissent progressivement. C’est donc toute l’exploitation qui y gagne tant d’un point de vue agronomique qu’économique. »

Viticulture en agroécologie : rangs de vigne avec couverts végétaux pour améliorer la structure des sols et limiter l’érosion

Transmettre l’agroécologie : préparer les générations suivantes

Agroécologie et viticulture : concilier durabilité et viabilité économique

« L’agroécologie ouvre des perspectives, lorsqu’elle s’inscrit dans un modèle économique viable. Aujourd’hui, en viticulture, le problème principal n’est pas de produire, mais de vendre. Sans valorisation économique, aucun jeune ne peut prendre le risque d’une transition qui dure dix à quinze ans. 

L’agroécologie a des bénéfices évidents pour les sols, la biodiversité et la résilience, mais elle doit être accompagnée par les filières, les banques, les assurances et les politiques publiques. Sinon, les jeunes agriculteurs resteront dans une logique de survie. » 

Aujourd’hui, ce modèle oblige à penser sur le long terme : le sol, la résilience, la transmission. Mais aujourd’hui, le prix du foncier est un verrou majeur. Il faudrait dissocier la propriété du foncier de la production, avec des acteurs financiers capables de porter le foncier en échange d’engagements agroécologiques mesurables.  Sans ce type de dispositifs la transmission risque d’être plus complexe. »

Le rôle clé des pionniers dans la diffusion des pratiques

« L’agroécologie s’est développée grâce aux expérimentations des pionniers et aux échanges entre agriculteurs : visites de fermes, groupes techniques, retours d’expériences. Mais transmettre prend du temps, de l’énergie, et a un coût. Sur dix personnes qui viennent se former, très peu passent réellement à l’action. 

Ce qui est le plus difficile à transmettre, ce n’est pas la technique, c’est l’état d’esprit et le droit à l’erreur. Il faut accepter l’échec, le regard des autres, et sortir d’une logique de comparaison permanente. 

Raisonner en marge plutôt qu’en rendement, accepter de se tromper, savoir rebondir sur les critiques positives. Beaucoup restent bloqués par la peur de l’échec, souvent alimentée par leur environnement technique ou économique. L’agroécologie est un état d’esprit autant qu’un système agronomique. »

Bourse de Recherche-Action à la ferme (BRF) : transmettre l’agroécologie par l’expérimentation de terrain

« J’ai reçu beaucoup de monde sur la ferme, j’ai participé à des groupes, des associations, des formations, et je continue à le faire. La ferme est un laboratoire à ciel ouvert : on teste, on observe, on ajuste. 

Le projet de Bourse de Recherche-Action à la ferme (BRF) s’inscrit exactement dans cette logique-là : elle permet de structurer et financer des essais portés par des pionniers en agroécologie, pour produire des références concrètes et partageables. 

La BRF permet cette création de ressources techniques à partir du terrain. Et en ouvrant nos fermes, en montrant nos pratiques et nos essais, on permet à d’autres agriculteurs, notamment des jeunes, de s’appuyer sur nos expériences déjà menées, plutôt que de repartir de zéro. »

L’agroécologie comme trajectoire d’avenir pour les jeunes agriculteurs

« Le modèle actuel est à bout de souffle. La viticulture, et plus largement l’agriculture, ne peut pas continuer uniquement sur une logique de volume, d’intrants et de standardisation, surtout dans un contexte de crise économique et climatique. 

L’agroécologie permet de reconstruire de la résilience : des sols vivants, des vignes plus autonomes, des systèmes moins dépendants des intrants. Mais ça ne marchera que si la filière joue le jeu, si on arrive à valoriser réellement ces pratiques jusqu’au consommateur final. Sinon, ça restera marginal. » 

Il faut raisonner sur le long terme. Ne pas attendre d’être au pied du mur pour changer, parce que la transition prend du temps. Et surtout, ne pas rester seul : aller voir ailleurs, échanger, se former, rencontrer d’autres agriculteurs qui ont déjà avancé. L’agroécologie, ce n’est pas une recette miracle, c’est un chemin. Mais c’est un chemin qui redonne du sens au métier. »

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