MAEC, paiements pour services environnementaux des agences de l’eau, éco-régimes… Les exploitations agricoles disposent aujourd’hui d‘une multitude de dispositifs pour engager et financer leur transition agroécologique. Publié en octobre 2025, le rapport du CGAAER analyse ces outils, leurs fonctionnements et leurs limites. Cet article vous propose de décrypter le fonctionnement des paiements pour services environnementaux (PSE) et examinons les conditions nécessaires pour mieux financer, dans la durée, les services rendus par l’agriculture.
L'article en bref
- Les paiements pour services environnementaux (PSE) visent à reconnaître et rémunérer les pratiques agricoles qui contribuent au bon fonctionnement des écosystèmes, et non les services écosystémiques observables en tant que tels.
- Les dispositifs existants (MAEC, PSE des agences de l’eau, éco-régimes) reposent sur des logiques différentes : contractualisation de pratiques, évaluation de la performance ou socle minimal environnemental.
- Les aides publiques restent plafonnées à la compensation des surcoûts et manques à gagner, ce qui limite leur capacité à financer durablement des transitions agroécologiques ambitieuses.
- Les approches fondées sur la progression des pratiques, appuyées par des référentiels communs, sont mieux adaptées à la diversité des systèmes agricoles et aux trajectoires de transition.
- Le rapport du CGAAER souligne l’intérêt de modèles hybrides public-privé, capables d’articuler politiques publiques, filières et outils d’évaluation pour mieux intégrer la valeur environnementale de l’agriculture dans l’économie.
Financer la transition agroécologique, un enjeu stratégique pour l’agriculture
L’agriculture est aujourd’hui confrontée à un double défi : assurer la souveraineté alimentaire tout en réduisant son impact environnemental et en renforçant les services rendus par les agroécosystèmes. Si les agriculteurs sont au cœur de cette transition, la reconnaissance économique de leurs pratiques vertueuses reste un enjeu majeur.
Dans ce contexte, les paiements pour services environnementaux (PSE) apparaissent comme un levier essentiel pour intégrer la valeur des externalités positives (biodiversité, qualité de l’eau, stockage du carbone, paysages) dans le modèle économique des exploitations agricoles.
Le rapport du CGAAER d’octobre 2025 analyse en profondeur les outils existants et propose des pistes pour améliorer leur efficacité, leur articulation et leur pérennité pour les exploitations agricoles.
Services écosystémiques, services environnementaux : remettre de la clarté dans les concepts
Pour comprendre les enjeux des PSE, il est indispensable de distinguer deux notions souvent confondues : les services écosystémiques et les services environnementaux.
Les services écosystémiques correspondent aux bénéfices que les sociétés humaines retirent du fonctionnement des écosystèmes. Ils recouvrent des réalités très diverses : production alimentaire, régulation du climat, filtration de l’eau, pollinisation, qualité des paysages ou encore valeur culturelle et récréative des milieux naturels. Ces services sont fournis par les écosystèmes eux-mêmes, dès lors qu’ils fonctionnent correctement.
Les services environnementaux, quant à eux, désignent les actions humaines qui contribuent à maintenir ou à améliorer ce fonctionnement écologique. En agriculture, il s’agit par exemple du maintien de prairies permanentes, de la réduction des intrants chimiques, de l’implantation de haies, de la couverture des sols ou encore de pratiques favorables à la vie biologique des sols.
Cette distinction est fondamentale : les PSE ne rémunèrent pas directement un service écosystémique observable (comme une eau plus propre ou une biodiversité accrue), mais des pratiques agricoles dont on attend qu’elles améliorent, dans le temps, la capacité des écosystèmes à rendre ces services.
Pourquoi rémunérer les services environnementaux agricoles ?
Pendant longtemps, la régulation a été le principal levier mobilisé pour limiter les impacts négatifs de l’agriculture sur l’environnement. Si elle reste nécessaire, cette approche montre aujourd’hui ses limites. Les règles sont souvent perçues comme rigides, mal adaptées à la diversité des territoires et parfois vécues comme injustes par les agriculteurs, qui supportent seuls le coût de la gestion de biens communs.
Les paiements pour services environnementaux proposent une autre logique. Il ne s’agit plus seulement d’interdire ou de contraindre, mais de reconnaître économiquement des pratiques bénéfiques pour la société dans son ensemble. Le raisonnement économique de l’agriculteur évolue alors : ses revenus ne reposent plus uniquement sur la vente de ses productions, mais aussi sur la valeur des services environnementaux qu’il contribue à produire.
Cette reconnaissance financière est essentielle pour sécuriser les exploitations, notamment dans des contextes de transition où les changements de pratiques peuvent engendrer des risques économiques, techniques et humains.
Évaluer les performances agroécologiques des exploitations avec l’Indice de Régénération (IR)
L’Indice de Régénération (IR) est un outil systémique conçu par Pour une agriculture du Vivant pour évaluer l’impact des pratiques agroécologiques. Fruit d’une collaboration entre agriculteurs, techniciens et scientifiques, il s’appuie sur plusieurs axes agronomiques (sol, plante/animal, paysage) pour orienter durablement les exploitations vers des pratiques plus résilientes. Disponible gratuitement pour les agriculteurs et utilisé par des coopératives, des entreprises et des financeurs, l’Indice sert de référentiel commun pour structurer, mesurer et valoriser la transition agroécologique au sein des filières.
Le rapport du CGAAER considère l’Indice de régénération comme un outil pertinent pour accompagner la transition agroécologique, en ce qu’il permet d’évaluer de manière globale et progressive l’évolution des pratiques agricoles. Fondé sur une logique de progression plutôt que sur des seuils fixes, il est jugé mieux adapté à la diversité des systèmes agricoles, notamment en grandes cultures, et joue un rôle clé comme référentiel commun dans l’expérimentation de PSE régénératif avec l’Agence de l’eau Artois-Picardie, en facilitant l’articulation entre financements publics et privés.
MAEC, PSE des agences de l’eau, éco-régimes : des dispositifs aux logiques différentes
Les MAEC : un outil structurant mais peu flexible
Les mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC) sont l’un des piliers historiques de la politique agricole commune pour accompagner les pratiques favorables à l’environnement. Elles reposent sur des contrats pluriannuels, généralement de cinq ans, par lesquels les agriculteurs s’engagent à respecter un cahier des charges précis en échange d’une rémunération.
Dans les faits, les MAEC jouent aujourd’hui un rôle majeur dans le maintien de pratiques agroécologiques existantes, en particulier dans les systèmes d’élevage herbagers. Elles contribuent à éviter des régressions environnementales dans des territoires où les équilibres sont fragiles.
Cependant, leur capacité à accompagner des transitions plus profondes reste limitée. Les montants sont plafonnés par les règles européennes, qui imposent de ne compenser que les surcoûts et manques à gagner. De plus, la standardisation des cahiers des charges et leur intégration dans les systèmes de contrôle de la PAC rendent l’adaptation aux réalités locales complexe.
Les PSE des agences de l’eau : une approche plus territoriale et évolutive
Les paiements pour services environnementaux (PSE) portés par les agences de l’eau ont été conçus pour répondre à ces limites. Plus récents, ils reposent sur une logique différente : plutôt que de rémunérer uniquement des pratiques prescrites, ils cherchent à évaluer la performance environnementale globale des exploitations, à l’aide d’indicateurs.
Cette approche permet une meilleure prise en compte des spécificités territoriales, notamment en matière de qualité de l’eau et de biodiversité. Elle favorise également des trajectoires de progrès, en reconnaissant les efforts de transition, même lorsqu’ils ne correspondent pas encore à un modèle “abouti”.
Toutefois, ces dispositifs restent encore expérimentaux et contraints par des budgets limités. Leur déploiement à grande échelle pose la question de leur articulation avec les outils de la PAC.
le 1er PSE Régénératif avec l’agence de l’Eau Artois Picardie
Dans ce contexte, certaines expérimentations cherchent à aller plus loin que la seule rémunération publique des pratiques. Le rapport cite notamment le « PSE Régénératif » développé par l’Agence de l’eau Artois-Picardie en collaboration avec l’association Pour une Agriculture du Vivant.
Ce 1er PSE régénératif est un projet totalement inédit en France, doté de 7 millions d’euros mobilisés sur cinq ans pour accompagner 85 d’agriculteurs visant à massifier la transition agroécologique dans les Hauts-de-France. Il se caractérise par une répartition équilibrée des financements publics et privés : la moitié des ressources provient de l’Agence de l’eau pour rémunérer les services écosystémiques des exploitations, et l’autre moitié de primes versées par des partenaires filières (McCain, Cristal Union, Tereos, etc.) pour couvrir les surcoûts des pratiques vertueuses. Le dispositif s’appuie sur l’Indice de régénération (IR), un outil partagé par tous les acteurs, pour mesurer la progression des pratiques et sécuriser la rémunération au fil du temps, créant ainsi une logique de financement public-privé inédite et intégrée dans la transition agroécologique.
Les PSE des agences de l’eau : une approche plus territoriale et évolutive
Introduit dans la PAC 2023-2027, l’éco-régime vise à encourager un socle minimal de pratiques environnementales sur un grand nombre d’exploitations. Il joue un rôle important en diffusant largement certains principes agroécologiques.
Néanmoins, son niveau de rémunération et son ambition environnementale ne permettent pas, à eux seuls, de financer des transitions de systèmes agricoles complexes et engageantes.
Le plafond des subventions publiques : une limite structurelle
L’ensemble de ces dispositifs se heurte à une contrainte commune : les règles européennes et internationales limitent les aides publiques à la compensation des surcoûts et pertes de revenus. Cette logique empêche de rémunérer pleinement la valeur créée par les services environnementaux. En pratique, cela signifie que les agriculteurs supportent une grande partie du risque lié aux transitions, notamment lorsque les marchés ne valorisent pas (ou plus) les produits issus de pratiques vertueuses, comme l’illustre l’exemple récent de l’agriculture biologique.
C’est précisément sur ce point que le rapport met en avant l’intérêt de démarches comme celle portée par Pour une Agriculture du Vivant. En associant des financements publics et privés, cette approche permet d’atteindre un niveau de rémunération plus compatible avec la réalité économique de ces systèmes. Elle apparaît ainsi comme une réponse crédible au risque d’une transition agroécologique à deux vitesses, limitée aux seuls systèmes déjà économiquement compatibles avec les PSE publics.
Vers un modèle hybride pour financer la transition agroécologique
Face à ces limites, le rapport souligne la nécessité de dépasser une approche exclusivement fondée sur la subvention publique. Les aides de la PAC et des agences de l’eau restent indispensables pour amorcer et sécuriser les transitions, mais elles doivent être articulées avec d’autres leviers.
Cela passe par une meilleure mobilisation des filières, des territoires, des collectivités et des acteurs économiques capables de reconnaître et de rémunérer la valeur environnementale de l’agriculture. Les projets alimentaires territoriaux, la commande publique ou certaines démarches de filière peuvent jouer un rôle structurant à condition d’être pensés en cohérence avec les PSE existants.
Dans cette perspective, la démarche portée par Pour une Agriculture du Vivant apparaît comme une illustration concrète du modèle hybride préconisé par le rapport. En articulant paiements publics, primes de filière et référentiels communs d’évaluation des pratiques, elle montre comment les services environnementaux peuvent progressivement être intégrés dans les mécanismes économiques de l’agriculture, au-delà du seul cadre de la subvention.
COVALO Hauts-de-France : La coalition pilote d’acteurs publics et privés
Le projet COVALO Hauts-de-France constitue la coalition territoriale pilote inédite, réunissant une quinzaine d’acteurs publics, privés, agroalimentaires et agricoles (coopératives, industriels, institutions) autour d’un modèle de financement hybride pour massifier la transition agroécologique.
Il s’appuie sur des schémas de financement combinant primes filières et PSE régénératif, ainsi que d’autres dispositifs comme des offres bancaires dédiées pour couvrir les surcoûts des pratiques agroécologiques, tout en assurant une rémunération durable des services rendus. Lancé fin 2025, COVALO Hauts-de-France prévoit d’embarquer environ 160 agriculteurs dès 2026, avec un objectif d’atteindre plusieurs centaines à l’horizon 2028, et s’inscrit dans une dynamique nationale de coalitions réparties sur plusieurs territoires. L’initiative vise à structurer une gouvernance territoriale commune, un accompagnement technique coordonné et l’usage d’outils partagés comme l’Indice de Régénération pour mesurer, piloter et valoriser économiquement les trajectoires de transition agroécologique, tout en renforçant la résilience des filières locales, l’emploi et la souveraineté alimentaire.
La question clé de la pérennité des transitions
Même lorsque les dispositifs de PSE parviennent à enclencher des changements de pratiques, une autre difficulté demeure : celle de la durée. Les engagements des MAEC et des PSE sont généralement limités à cinq ou sept ans. À l’issue de cette période, rien ne garantit que les pratiques soient maintenues si elles ne trouvent pas de débouchés économiques durables.
Le rapport souligne que cette incertitude freine l’engagement des agriculteurs dans des transformations profondes, souvent coûteuses et difficilement réversibles. Dans ce contexte, la démarche de Pour une agriculture du Vivant est citée comme un modèle intéressant, précisément parce qu’elle cherche à ancrer les pratiques agroécologiques dans une logique de filière et de marché. En complément des aides publiques, la valorisation économique des productions contribue à sécuriser les trajectoires de transition sur le long terme.
Conclusion : Reconnaître l’agriculture comme productrice de biens communs
Les paiements pour services environnementaux constituent un levier essentiel pour transformer notre regard sur l’agriculture. Ils rappellent que les agriculteurs ne produisent pas seulement des biens marchands, mais aussi des biens communs indispensables à la résilience de nos territoires.
Pour être pleinement efficaces, ces dispositifs doivent gagner en lisibilité, en complémentarité et en ambition. Les exemples cités dans le rapport montrent que la réussite des paiements pour services environnementaux ne repose pas uniquement sur leur montant, mais sur leur capacité à s’inscrire dans des écosystèmes économiques cohérents. En ce sens, les démarches associant acteurs publics, filières et territoires, comme celle de Pour une agriculture du Vivant, préfigurent une évolution profonde des politiques agricoles et environnementales.
C’est à cette condition que l’agriculture pourra s’inscrire durablement dans une trajectoire fondée sur le vivant, la résilience des écosystèmes et la reconnaissance du rôle central des agriculteurs.
FAQ – Paiements pour Services Environnementaux (PSE)
Un paiement pour services environnementaux rémunère des pratiques agricoles qui contribuent à améliorer le fonctionnement des écosystèmes (qualité de l’eau, biodiversité, sols, climat), au-delà de la seule production agricole.
Les services écosystémiques désignent les bénéfices fournis par les écosystèmes (eau, climat, biodiversité), tandis que les services environnementaux correspondent aux actions mises en œuvre par les agriculteurs pour préserver ou renforcer ces fonctions écologiques.
Les MAEC reposent sur des engagements contractuels standardisés, les éco-régimes sur un socle commun de pratiques, tandis que les PSE visent davantage la performance environnementale globale et les trajectoires de progrès, souvent à l’échelle territoriale.
Les règles européennes limitent les aides publiques à la compensation des surcoûts et pertes de revenus, ce qui empêche de rémunérer pleinement la valeur des services rendus et fragilise la pérennité des transitions à long terme.
En combinant financements publics, primes de filière et outils d’évaluation partagés, les modèles hybrides permettent de mieux reconnaître économiquement les services environnementaux et de sécuriser les trajectoires de transition agroécologique.