L’équité dans la chaîne de valeur agricole est devenue un enjeu central pour les filières agroalimentaires. Hausse des coûts de production, volatilité des marchés, aléas climatiques, exigences environnementales croissantes : les agriculteurs doivent aujourd’hui produire davantage de valeur tout en absorbant une part importante des risques économiques et techniques. Dans ce contexte, la question de la rémunération ne peut plus être dissociée de celle de la transition agroécologique.
Pour les entreprises agroalimentaires, coopératives et distributeurs, le sujet dépasse désormais la seule responsabilité économique. Il touche à la sécurisation des approvisionnements, à la qualité des matières premières, à la résilience des territoires et à la crédibilité des engagements RSE. Structurer des filières agroécologiques capables de mieux partager la valeur devient ainsi un enjeu stratégique.
De nouvelles dynamiques émergent autour de coalitions territoriales associant agriculteurs, industriels, financeurs, acteurs publics et organismes d’accompagnement. Ces modèles cherchent à créer des engagements réciproques de long terme, à rémunérer les pratiques favorables aux écosystèmes et à construire des trajectoires collectives de transition. Parmi elles, le projet COVALO, porté par Pour une Agriculture du Vivant, fait figure d’expérimentation structurante à l’échelle française.
Une rémunération agricole sous pression
Les revenus agricoles restent marqués par de fortes disparités selon les filières, les territoires et les aléas climatiques. Les exploitations doivent composer avec une hausse durable des charges énergétiques, des coûts d’intrants, des investissements liés à l’adaptation climatique et une volatilité croissante des marchés agricoles.
Le ministère de l’Agriculture rappelle d’ailleurs que les services environnementaux rendus par les agriculteurs restent encore insuffisamment rémunérés, alors qu’ils répondent à des enjeux collectifs majeurs liés au climat, à la biodiversité ou à la qualité de l’eau.
Le secteur agricole français traverse également une fragilité structurelle plus profonde. Selon Chambres d’agriculture France, la France a perdu environ 21 % de ses exploitations en dix ans. Les données du recensement agricole et de la MSA montrent parallèlement un ralentissement des nouvelles installations agricoles, dans un contexte marqué par le vieillissement des exploitants et les difficultés de transmission.
Les aléas climatiques aggravent encore cette pression économique. D’après France Assureurs, les catastrophes naturelles ont représenté plus de 5 milliards d’euros de coûts en 2024, illustrant l’exposition croissante des systèmes agricoles aux événements climatiques extrêmes.
À cette fragilité s’ajoute un déficit d’investissement dans les modèles agricoles durables. Selon les travaux d’I4CE relayés par Deloitte France, moins de 1 % des 41 milliards d’euros investis chaque année dans le système alimentaire français seraient aujourd’hui spécifiquement orientés vers des projets durables.
La loi d’orientation pour la souveraineté alimentaire du 24 mars 2025 insiste elle aussi sur la nécessité de « veiller à une juste rémunération des exploitants » et à « un meilleur partage de la valeur ajoutée ».
Cette tension économique fragilise l’ensemble des chaînes de valeur. Pour les entreprises agroalimentaires, le risque est multiple :
- perte progressive de fournisseurs ;
- baisse de qualité ou d’homogénéité des productions ;
- difficultés de recrutement et de renouvellement des générations ;
- exposition accrue aux crises climatiques ;
- fragilisation des engagements RSE.
Dans un contexte où les obligations de reporting extra-financier se renforcent — notamment avec la directive européenne CSRD et les démarches SBTn sur le climat et la biodiversité — les entreprises agroalimentaires doivent désormais démontrer concrètement leur capacité à sécuriser des filières durables et résilientes.
La transition agroécologique pose alors une question centrale : comment permettre aux agriculteurs de transformer leurs systèmes tout en sécurisant leur revenu ?
Pourquoi les modèles classiques atteignent leurs limites
Les mécanismes traditionnels de contractualisation restent souvent centrés sur le volume ou le prix des matières premières. Ils prennent encore peu en compte les efforts liés aux changements de pratiques agricoles. Or, les transitions agroécologiques nécessitent généralement :
- une évolution des rotations ;
- l’introduction de couverts végétaux ;
- la réduction du travail du sol ;
- la diversification des cultures ;
- une baisse progressive des intrants ;
- des investissements matériels ou humains supplémentaires.
Ces changements peuvent entraîner des coûts immédiats ou des périodes d’incertitude avant d’obtenir des bénéfices agronomiques stabilisés.
Le rapport du CGAAER publié en octobre 2025 consacré aux outils financiers de la transition agroécologique souligne ainsi la nécessité de mieux articuler aides publiques et financements privés afin d’accompagner durablement les agriculteurs. Ce rapport insiste également sur le fait que les Paiements pour Services Environnementaux ne peuvent fonctionner durablement sans articulation forte entre filières économiques, territoires et acteurs privés capables de contribuer au financement des transitions.
Dans de nombreux territoires, la difficulté ne réside donc plus uniquement dans l’identification des pratiques agroécologiques pertinentes, mais dans la capacité collective à financer leur déploiement à grande échelle.
La loi EGalim 2 du 18 octobre 2021 a permis de renforcer la protection de la rémunération agricole via la contractualisation et la non-négociabilité de la matière première agricole. Toutefois, plusieurs acteurs du secteur considèrent aujourd’hui que ce cadre, bien qu’essentiel, reste insuffisant pour financer pleinement les transformations agroécologiques attendues dans les filières.
Les coalitions territoriales : un nouveau modèle de coopération
Face à ces limites, de nouvelles approches collectives émergent autour de coalitions territoriales. Leur principe repose sur une idée simple : la transition agroécologique ne peut pas reposer uniquement sur les agriculteurs. Elle doit être portée collectivement par l’ensemble des acteurs qui bénéficient des impacts positifs produits par cette transition.
Ces coalitions réunissent agriculteurs, coopératives et collecteurs, industriels agroalimentaires, acteurs financiers, collectivités, agences de l’eau, structures d’accompagnement technique.
L’objectif est de construire des trajectoires communes à l’échelle d’un territoire et d’organiser un partage plus équilibré des coûts, des risques et des bénéfices de la transition.
Le projet COVALO – pour « COopération et VALOrisation » – de Pour une Agriculture du Vivant, s’inscrit dans cette logique. Selon PADV, ces coalitions visent à :
- mutualiser les financements publics et privés ;
- structurer un accompagnement technique cohérent ;
- créer des modèles économiques durables ;
- sécuriser les trajectoires agroécologiques des exploitations.
Comme le résume PADV, « les agriculteurs ne peuvent assumer seuls les coûts de la transition ». Cette logique de responsabilité partagée constitue le fondement même des coalitions territoriales.
Des contrats de filière fondés sur des engagements réciproques
L’un des principes clés des coalitions territoriales réside dans la contractualisation de long terme entre les différents maillons de la filière. Le modèle COVALO repose ainsi sur des « contrats de progrès agroécologique » construits à l’échelle de la rotation culturale de l’exploitation.
Cette approche est importante car elle permet d’éviter une logique culture par culture ; de prendre en compte la cohérence agronomique globale ; de sécuriser les trajectoires techniques ; de valoriser les progrès réalisés dans le temps.
Les engagements deviennent alors réciproques :
- l’agriculteur s’engage dans une trajectoire de progression ;
- les acteurs économiques participent au financement ;
- les partenaires techniques accompagnent la montée en compétences ;
- les acteurs publics soutiennent les bénéfices environnementaux générés.
Dans le programme COVALO Hauts-de-France, le modèle combine :
- accompagnement technique ;
- primes agroécologiques privées ;
- paiements pour services environnementaux (PSE).
L’étude menée par le BASIC pour Commerce Équitable France en 2024 souligne d’ailleurs que les dispositifs associant contractualisation longue, prix minimum garanti et accompagnement technique constituent des leviers efficaces pour améliorer simultanément la rémunération des producteurs et l’engagement dans la transition agroécologique.
Valoriser les services écosystémiques
L’un des changements majeurs introduits par ces modèles réside dans la reconnaissance économique des services rendus par les pratiques agroécologiques.
Les paiements pour services environnementaux (PSE) visent précisément à rémunérer des pratiques agricoles favorables au fonctionnement des écosystèmes :
- couverture des sols ;
- maintien des haies ;
- amélioration de la biodiversité ;
- réduction des intrants ;
- stockage du carbone ;
- préservation de la qualité de l’eau.
PADV rappelle qu’un PSE « rémunère des pratiques agricoles qui contribuent à améliorer le fonctionnement des écosystèmes ». Dans le cadre de COVALO Hauts-de-France, PADV et l’Agence de l’Eau Artois-Picardie ont développé ce qui est présenté comme le « premier PSE régénératif ».
Les simulations communiquées indiquent qu’un agriculteur débutant sa transition pourrait percevoir entre 30 €/ha la première année et jusqu’à 79 €/ha en année 5 sur l’ensemble de sa SAU, auxquels s’ajoutent les primes versées par les acteurs de filière.
Le dispositif prévoit également une prime agroécologique privée d’au moins 100 €/ha accessible sous certaines conditions de progression agroécologique.
L’objectif est double :
- compenser les surcoûts ou risques liés au changement de pratiques ;
- créer une incitation économique durable à la transition.
Le dispositif des PSE, soutenu par le ministère de la Transition écologique et les Agences de l’eau, reconnaît ainsi officiellement la contribution des agriculteurs à des enjeux collectifs comme la qualité de l’eau, la biodiversité ou le stockage du carbone.
Une répartition plus juste de la valeur
Au-delà des primes, les coalitions territoriales cherchent à transformer plus profondément les relations économiques entre les acteurs. Traditionnellement, la valeur ajoutée environnementale créée par les agriculteurs est rarement redistribuée directement vers les exploitations. Les bénéfices – qualité des matières premières, sécurisation des approvisionnements, amélioration de l’image RSE – profitent souvent davantage aux acteurs aval. Les coalitions cherchent donc à rééquilibrer cette logique.
Dans le modèle COVALO, plusieurs acteurs économiques participent au financement des trajectoires agroécologiques parce qu’ils bénéficient eux-mêmes :
- d’une meilleure résilience des filières ;
- d’une sécurisation des volumes ;
- d’une amélioration de leur stratégie climat et biodiversité ;
- d’une réduction des risques réputationnels.
Cette logique collective permet également de mutualiser les investissements liés :
- à l’accompagnement technique ;
- à la mesure des impacts ;
- à la collecte de données ;
- à l’animation territoriale.
COVALO Hauts-de-France : une expérimentation territoriale structurante
La coalition COVALO Hauts-de-France a été officiellement lancée en novembre 2025. Elle associe agriculteurs, industriels, coopératives, acteurs financiers et institutions publiques autour d’un objectif commun : accélérer la transition agroécologique à l’échelle régionale.
Le projet s’appuie notamment sur :
- un accompagnement technique structuré ;
- un observatoire technico-économique ;
- un financement hybride public-privé ;
- un Paiement pour Services Environnementaux (PSE) régénératif.
Selon les porteurs du projet, les impacts visés d’ici 2028 incluent une augmentation de la couverture des sols, une hausse de la restitution de carbone et une réduction des surfaces labourées.
Le projet ambitionne d’accompagner environ 1 700 agriculteurs d’ici 2028. Plusieurs industriels et acteurs de filière participent déjà à cette dynamique, parmi lesquels Tereos, Roquette, Bonduelle ou encore Unéal.
Le premier PSE Régénératif développé avec l’Agence de l’Eau Artois-Picardie mobilise au total 7 millions d’euros, dont 6 millions directement destinés à la rémunération des agriculteurs. Le financement est réparti à parts égales entre fonds publics et financements privés issus des filières.
Des bénéfices stratégiques pour les entreprises
Pour les entreprises agroalimentaires, ces coalitions ne relèvent pas uniquement d’une démarche de responsabilité sociétale. Elles répondent aussi à des enjeux industriels très concrets.
Sécuriser les approvisionnements
Le changement climatique accentue les risques de variabilité des rendements, d’érosion des sols et de tensions sur la ressource en eau. Les pratiques agroécologiques peuvent contribuer à renforcer :
- la fertilité des sols ;
- la capacité de rétention d’eau ;
- la résilience climatique ;
- la stabilité des productions.
Pour les industriels, soutenir ces trajectoires permet donc de réduire les risques d’approvisionnement à moyen terme.
Cet enjeu devient particulièrement stratégique alors que l’INSEE anticipait déjà une baisse des rendements agricoles dans plusieurs productions en 2024 sous l’effet des conditions climatiques.
Fidéliser les producteurs
Les démarches collectives de long terme créent également une relation plus stable entre producteurs et acheteurs. L’agriculteur n’est plus seulement considéré comme un fournisseur de matière première, mais comme un partenaire de la transition environnementale de la filière.
Cette logique peut favoriser la fidélisation, la montée en compétences ou la stabilité des relations commerciales.
Renforcer la crédibilité RSE
Les entreprises sont de plus en plus attendues sur la traçabilité et l’impact réel de leurs engagements environnementaux. Les coalitions territoriales permettent de disposer :
- d’indicateurs partagés ;
- de données territoriales ;
- de preuves d’impact ;
- d’objectifs collectifs suivis dans le temps.
Le projet COVALO prévoit notamment la création d’un observatoire technico-économique destiné à alimenter la planification écologique avec des données de terrain.
Créer une différenciation économique
Dans un marché où les attentes des consommateurs évoluent rapidement, les filières capables de démontrer des impacts environnementaux mesurables peuvent également renforcer leur positionnement économique. La transition agroécologique devient alors un facteur de différenciation, un levier d’innovation et un outil de résilience économique.
Comme le souligne la société d’audit et de conseil Deloitte France, les acteurs agroalimentaires sont désormais « à la recherche de capitaux permettant de financer ces transformations : prix différenciés, primes, aides à l’investissement ou prêts bonifiés ».
2026-2028 : vers une montée en puissance des coalitions territoriales
Les expérimentations actuellement menées pourraient préfigurer une nouvelle manière d’organiser les transitions agricoles à l’échelle des territoires. Le modèle COVALO Hauts-de-France a vocation à être dupliqué dans d’autres régions françaises. Des projets sont déjà en cours en Normandie-Centre, dans l’Ouest, en Vendée-Deux-Sèvres ou dans le Sud-Ouest.
L’Autorité de la concurrence a par ailleurs donné un cadre juridique favorable à ce type de coopération multi-acteurs, ce qui constitue une étape importante pour le développement de ces modèles.
Au-delà des dispositifs financiers, ces coalitions traduisent aussi une évolution plus profonde des logiques agricoles et alimentaires :
- passer d’une approche individuelle à une approche collective ;
- raisonner à l’échelle des territoires ;
- articuler performance économique et environnementale ;
- construire des intérêts communs entre producteurs et filières.
Le projet COVALO insiste d’ailleurs sur cette notion « d’intérêt général » et sur la capacité des coalitions à concilier souveraineté alimentaire, transition écologique et résilience économique. COVALO identifie ainsi quatre impacts d’intérêt général majeurs :
- la souveraineté alimentaire et la préservation des métiers agricoles ;
- la régénération du capital naturel (sols, biodiversité, eau) ;
- la décarbonation de la chaîne agroalimentaire, notamment sur le scope 3 ;
- la résilience face aux aléas climatiques.
Conclusion
Les coalitions territoriales ouvrent une voie nouvelle pour répondre à une question centrale : comment financer durablement la transition agroécologique tout en améliorant la rémunération des agriculteurs ?
En associant acteurs économiques, agriculteurs, financeurs et institutions publiques, ces modèles cherchent à construire une répartition plus équilibrée de la valeur et des responsabilités.
Ils permettent :
- de sécuriser les trajectoires agricoles ;
- de rémunérer les services environnementaux ;
- de renforcer la résilience des filières ;
- d’ancrer les engagements RSE dans des actions territoriales concrètes.
La dynamique engagée autour de COVALO montre qu’il est possible d’articuler performance économique, transition environnementale et coopération territoriale.
Pour les filières agroalimentaires comme pour les territoires agricoles, l’enjeu dépasse désormais la seule compétitivité : il s’agit de construire des modèles capables de concilier souveraineté alimentaire, durabilité et juste rémunération des producteurs.
Dans un contexte où les modèles agricoles traditionnels atteignent leurs limites économiques et environnementales, les coalitions territoriales apparaissent comme une réponse pragmatique pour aligner intérêts privés, politiques publiques et attentes sociétales. Elles déplacent progressivement la question de la rémunération agricole d’une logique centrée sur le seul prix vers une logique de valeur partagée à l’échelle des territoires.