OLIVIER TASSEL

« Du jour au lendemain, j’ai décidé de ne plus labourer. »

Agriculteur engagé dans l’autonomie des sols, il n’a pas toujours été aussi alerte sur la vie dans les champs. Cet expert du plant de pommes de terre et de lin textile nous raconte sa transition d’une agriculture conventionnelle vers une agriculture du vivant.

Avant

« Je suis installé dans le pays de Caux depuis 1995. Mais ça n’est que depuis 2008 que je suis à plein temps dans la production de plants de pommes de terre et de lin textile. En 2009-2010, je me suis aperçu que je n’arrivais plus à avoir de bons rendements. Il y avait des maladies malgré mes cinq passages de fongicides. La qualité n’était plus là malgré le prix des semences que j’achetais. J’étais toujours à la pointe de la génétique et de la technique. Mais je voyais les sols partir. J’avais toujours vécu ça, mon père aussi… l’érosion des sols… Je pensais que c’était inévitable. J’ai consulté des techniciens, suivi toutes leurs recommandations mais c’était de pire en pire.

En 2009-2010, je me suis aperçu que je n’arrivais plus à avoir de bons rendements. Il y avait des maladies malgré mes cinq passages de fongicides. La qualité n’était plus là malgré le prix des semences que j’achetais.

La prise de conscience

En 2012, j’ai compris que ça ne fonctionnerait pas. Il fallait changer de point de vue, de système. J’ai vu un film avec Claude et Lydia Bourguignon (des agronomes, lanceurs d’alerte sur le sujet de la mort des sols). Ils disaient que les paysans s’échinaient à maintenir en vie des plantes qui ne demandaient qu’à mourir. Je me suis tout de suite reconnu. Ça m’a vraiment interpellé. Au même moment, j’ai appris que mes parcelles étaient prises dans le périmètre d’un bassin de captage. Il fallait donc que je réduise considérablement les intrants que je mettais dans les cultures. Et puis, enfin, en 2013, le syndicat des bassins versants nous a alerté car il y avait trop d’écoulements de boues dans les rivières, on pouvait être sanctionnés. Alors on s’est organisé entre paysans pour changer de pratiques. On a monté un Groupement d’Intérêt Economique et Environnemental (GIEE) pour que nos actions soient reconnues par l’état. Ensemble, nous nous sommes lancés dans l’agroécologie, pour remettre de la vie dans les sols.

Au même moment, j’ai appris que mes parcelles étaient prises dans le périmètre d’un bassin de captage. Il fallait donc que je réduise considérablement les intrants que je mettais dans les cultures.

Après

Du jour au lendemain, j’ai décidé de ne plus labourer. Donc en 2013, je n’ai rien touché. On avait déjà du couvert végétal sur un quart de l’exploitation depuis 2012. En 2013, c’était les 300 ha sous couvert végétal ! Je voulais retrouver la porosité qui existe dans les prairies. Je voulais revoir des vers de terre dans mes champs. J’ai cinq salariés et ça a été dur de les convaincre. Mais j’ai tenu bon. Même en mai-juin 2014, lorsque mes plants étaient maigrichons et que les voisins venaient faire les pires prédictions sur mes terres. Je les entends encore : « T’auras rien. » Bien sûr, on doute toujours. Mais on apprend à faire de plus en plus confiance aux sols. Je vois qu’il est de plus en plus rentable. La façon que l’on a de faire nos comptes ne met pas en avant les bénéfices. Ça n’est qu’à la clôture comptable que j’ai à chaque fois une bonne surprise ! Et puis, on voit que nos plants sont robustes. Mais surtout, je ne me concentre plus sur mes plantes (par exemple le choix des variétés est devenu secondaire). Je me concentre sur la biologie. Elle est beaucoup plus puissante que la physique (travail du sol) et la chimie réunies. La biologie est la science de la vie. Elle a juste besoin que l’on respecte quelques règles simples et accessibles à tous les paysans, que l’on respecte la vie dans les sols, les vers de terre qui y mangent, respirent, chient et ont besoin d’un habitat comme n’importe quel vache ou mouton. Vu comme ça, tout agriculteur peut acquérir ce raisonnement. Il est simple et permet de retourner aux champs juste pour le plaisir. Bien sûr, parfois j’interviens mais moins je le fais et mieux le champ se porte. Du coup, j’ai le temps pour le chant maintenant. Oui, oui, je chante dans une chorale depuis que je me suis mis à l’agriculture du vivant. Et pour rien au monde je ne raterai mes répétitions. Ça me permet de rencontrer d’autres gens que des agriculteurs. Bref ma vie est maintenant équilibrée entre le champ et le chant ! »