ALAIN CANET

« Je voulais être soigneur de la terre »

Agronome et agroforestier, Alain Canet fait partie des experts qui font avancer la cause Pour une Agriculture du Vivant. Il est directeur d’Arbre et Paysage 32, dans le Gers mais est aussi très actif au sein de l’Association Française d’Agroforesterie et de la Fédération Européenne d’Agroforesterie. Il nous raconte ici comment et pourquoi il est tombé dans le Vivant !

« À 14 ans, j’étais à la ferme avec mon père qui avait fait le choix du bio. On était au début des années 70. Déjà, les orages emportaient tout sur leur passage. La terre partait. Je l’ai mal vécu. L’agriculture du vivant n’a jamais été une révélation. Je n’ai rien connu d’autre.

Je voulais être soigneur de la terre. Parce que ma douleur face à ce sang de la terre qui s’en va, aux paysans qui perdent leur autonomie, cette douleur n’est rien par rapport à l’importance de la santé des sols, des plantes, des animaux et des humains qui les mangent.

J’ai vu l’agriculture s’effondrer, les sols s’éroder, les torrents de boue après les pluies.

C’est comme ça que je me suis investi dans l’agroforesterie. J’ai commencé à planter des arbres dans les champs comme bénévole. On sensibilisait les gens. J’expliquais déjà, à l’époque qu’il était temps de remettre l’arbre dans la boucle de la production agricole et de la fertilité des sols. Sa présence au milieu du champ ou en bordure va interférer sur l’eau, le climat, la qualité du sol. Il est clé dans l’élaboration d’un écosystème agricole vertueux. Mon père disait toujours : « Alain, faut pas utiliser de chimie. Ça causera des dommages collatéraux et on mettra du temps à s’en passer. » J’ai vu l’agriculture s’effondrer, les sols s’éroder, les torrents de boue après les pluies.
Et puis, il y a cinq ans quelque chose s’est passé. On a pris conscience de l’urgence climatique et agricole. Pour certains sols, c’est déjà trop tard.
Mais pour la plupart, il est temps d’agir. La question de la fertilité des sols est en train de devenir sociétale. On est au pied du mur : les rendements baissent et les coûts à produire augmentent. Le pragmatisme implique le changement.
Aujourd’hui, sur cent agriculteurs qui viennent écouter nos conférences sur l’agroforesterie, je sais que la moitié passera à l’acte dans les deux ans. En 1995, il n’y en avait que deux qui venaient et ils étaient déjà convaincus.

On vit un changement d’échelle.

Les agriculteurs sortent de l’attentisme dans lequel les systèmes d’aides les ont plongés. Ils se prennent en main. Qui aurait dit qu’ils se formeraient via des vidéos Youtube (ou Ver de Terre production 😉 dans leurs tracteurs ?!!
Mais c’est ce qu’ils font. Ils sont avides de formation sur l’agronomie pour mieux comprendre comment fonctionne les sols et comment les nourrir. Ils ont compris que la rentabilité d’une exploitation repose sur la vie du sol. Une fois, qu’il y en a un qui a l’état d’esprit Agriculture du Vivant, il a une telle volonté de partager son expérience, d’aider ses collègues à ne pas faire les mêmes erreurs que lui… ça va vite. Ils acquièrent une dextérité invraisemblable dans les changements de pratique. Pourtant ça n’est pas évident. Les blocages sont dans la tête.
Une fois qu’ils sont dépassés, c’est bon.
Les agriculteurs du vivant ont bien compris que les soixante-deux mesures agricoles n’amélioreront pas les sols (et donc la productivité). Il suffit de deux mesures pour améliorer son capital sol ! Que deux !
Couvrir les sols et planter des arbres ! Il y a trop de CO2 dans l’atmosphère, capturons-le et stockons-le dans les sols pour les enrichir. On peut à la fois protéger l’environnement et produire. La question environnementale dans l’agriculture n’est pas une punition, c’est une proposition. Quand on raconte ça aux enfants dans les écoles, ils nous demandent pourquoi il n’y a pas de l’agriculture du vivant partout !
« Et bien, on travaille pour que ça soit une réalité ».